Une architecture de la présence

Volume I

L'Anneau

Fabian Donoso

« Il n'y a rien à contrôler.
Il y a seulement un endroit depuis lequel regarder. »

Partie I — Le monde sans anneau

Chapitre I — Le Corps comme Frontière

C'est une sensation de plein, mais un plein qui sature. Je sens le bord de ma peau comme une limite géographique infranchissable, une paroi fine derrière laquelle tout s'entasse sans tri possible. Rien ne déborde vers l'extérieur, tout s'accumule vers l'intérieur, comprimé contre moi.

Parfois, j'ai l'impression d'être une suite de signaux électriques qui se prennent pour un destin. Un simple courant circule, déclenche une réaction, et je l'appelle « moi ». Comme si l'identité n'était qu'un effet secondaire du passage de l'électricité dans une matière trop sensible.

Quand mon genou heurte le coin de la table, je ne suis pas quelqu'un qui a mal. Je deviens la douleur. Je suis cette pulsation électrique, ce pic thermique qui irradie et occupe tout l'espace de ma conscience. Il n'y a plus de « moi » autour du choc. Il n'y a que le choc qui m'absorbe. La pièce disparaît, mes projets s'évaporent, le futur se réduit à la prochaine seconde de brûlure. Tout le reste est suspendu, mis entre parenthèses par l'intensité brute de la sensation.

Ma peau n'est pas une protection. C'est le mur d'enceinte d'une zone de combat où chaque incident frontalier déclenche une mobilisation générale. La moindre stimulation est traitée comme une alerte. Rien n'est jugé anodin. Le système réagit avant même que j'aie le temps de comprendre à quoi il réagit.

Il y a cette fatigue, aussi. Elle n'est pas seulement dans mes yeux ou dans mes muscles, elle est dans la texture même de ma pensée. Une sorte de mélasse invisible ralentit chaque mouvement intérieur. Réfléchir demande un effort disproportionné. Choisir une marque de café dans un rayon de supermarché ou répondre à une question banale sur l'organisation de la semaine devient une épreuve. La volonté est là, quelque part, mais elle rame dans du goudron.

Je suis collé au pare-brise de mon propre véhicule. Sans ceinture. Chaque secousse traverse directement.

Il n'y a pas de distance de sécurité. Pas de zone tampon. Je reçois tout de plein fouet, comme si aucune couche d'amortissement n'existait entre ce qui arrive et ce que je ressens.

On me dit souvent que je « pense trop ». Mais ce n'est pas une activité que je dirige. Ce n'est pas un choix. Je ne pense pas, je suis pensé par un ventilateur défectueux qui tourne dans une pièce fermée, brassant toujours le même air. Je n'utilise pas mon cerveau ; je l'habite comme on occupe une maison traversée par des courants d'air dont on ignore la provenance.

Extrait — Volume I

La suite du premier volume
et l'intégralité de la trilogie.

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